Sur sa parcelle et pour la coopérative, Anain Polo mouille le maillot (© Jérôme Decoster).

Le petit village qui repousse les limites de l’agriculture biologique

De personnalité politique locale à paysan, Anain Polo a franchi le pas l’année dernière. Toujours aussi engagé, il préside aujourd’hui Asocalim, l’Association des paysans du village de Los Limites, à 40 kilomètres de Cathagène sur la côte Caraïbe. Ambitieuse, cette coopérative créée en février  cherche à développer un projet global d’agriculture biologique pour tendre vers l’autosuffisance.

Quel est le premier objectif d’Asocalim ?

On veut avant tout améliorer la qualité de vie et les revenus des habitants ici tout en respectant l’environnement. Aujourd’hui, en Colombie, la grande majorité des paysans utilisent une agriculture intensive avec des produits chimiques. Quand on leur parle de notre projet, ça leur paraît impossible de développer ce type d’agriculture durable et biologique. On veut être pionnier dans ce domaine et être à tous les niveaux de la chaîne : produire, transformer et commercialiser.

Qu’est-ce que vous produisez ?

Uniquement des produits biologiques que l’on peut consommer en toute confiance. Dans nos parcelles nous cultivons du yucca (manioc), du maïs et plein d’autres fruits et légumes. Depuis deux mois, une vingtaine de femmes ont rejoint Asocalim et vendent des confitures qu’elles préparent elles-mêmes.

Comment avez-vous fait pour créer cette coopérative ?

L’association Envol Vert nous a offert une assistance technique pour savoir comment s’organiser. On a de la chance avec cette association car, contrairement à beaucoup d’autres, on peut compter sur elle jusqu’au bout des projets. Mais le but, ça reste de devenir indépendant d’Envol Vert. On est en train de prendre conscience de beaucoup de choses, collectivement.

Quels projets souhaitez-vous développer ?

On a beaucoup d’idées. On souhaite notamment développer l’écotourisme. Le but est d’apprendre aux gens comment cultiver sans utiliser de produits chimiques, répandre nos idées dans tout le département. Cela consistera en un tour de la zone pour montrer les cultures que nous avons ici. On veut que les touristes se sentent bien, on leur préparera un bon repas, uniquement à base de nos produits. A la fin du petit tour, les visiteurs pourront planter un arbre à leur nom.  On veut aussi sensibiliser les jeunes. D’ailleurs, on débute la semaine prochaine avec des scolaires. Les femmes ont aussi eu l’idée de créer un restaurant. Personne ne s’arrête aux Limites aujourd’hui mais nous sommes situés sur un axe très passant, entre Barranquilla et Carthagène, et il y a énormément de trafic. On pourrait donc avoir un restaurant qui donne sur la route et qui proposerait des repas confectionnés avec nos produits.

Comment allez-vous faire pour soutenir financièrement tous ces projets ?

Par exemple, on va vendre nos confitures ou les produits de nos champs. Une part de notre marge va revenir directement aux familles, une autre permettra d’investir et de nous développer. On a aussi l’intention de créer certains services, comme l’écotourisme ou le conseil. On pourrait aider d’autres communautés qui chercheraient à lancer une association comme la nôtre.

Souhaitez-vous qu’à long terme, les 250 habitants du village intègrent Asocalim ?

Ça serait positif de tous s’y retrouver. Mais on impose quand même une période d’essai à ceux qui veulent intégrer l’asso, car cela exige aussi des devoirs. Pour l’instant, nous avons déjà ouvert l’association aux femmes. Maintenant, nous voulons intégrer les jeunes. On veut implanter une stratégie pour présenter Asocalim comme une entreprise organisée, bien structurée. On veut développer une marque Asocalim, avec les étiquettes sur nos produits, des tee-shirts estampillés à son nom. En agissant ainsi on va attirer les jeunes et redonner leurs lettres de noblesse à l’agriculture, que les jeunes ont tendance à juger négativement. Il faut leur montrer que l’on peut être fier d’être agriculteur.

Les instances politiques vous soutiennent-elles ?

Nous ne recevons aucun soutien. Mais le vrai problème politique, c’est la mauvaise répartition des terres. La loi et la corruption sont à l’origine de cette mauvaise répartition. De riches familles achètent de nombreux terrains. Leur but c’est de les revendre une fois qu’ils auront pris de la valeur. Ici, dans le village, personne ne cultive sur ses propres terres. La loi devrait changer pour permettre à ceux qui aiment et savent cultiver de pouvoir le faire dans de meilleurs conditions. Si des structures comme la nôtre se multiplient cela fera peut-être avancer les choses.

Propos recueillis par Jérôme Decoster

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